COP26 à Glasgow : la biodiversité dans tout ça ?

Dernière mise à jour : 1 juin



Anciennement directrice de la Division technologie, industrie et économie du PNUE et conseillère maître à la Cour des comptes, Sylvie Lemmet est désormais ambassadrice à l’environnement. Nommée par le gouvernement en juillet 2021, elle a pour mission de gérer le dossier des négociations internationales sur la biodiversité.


Même si le sujet de la biodiversité est désormais inscrit dans l'agenda politique international, il semble que le monde économique peine encore à s'emparer des enjeux que soulève sa dégradation. Comme si l'on comprenait mieux les risques climatiques que ceux liés au recul des espèces et du vivant. Comment expliquez-vous cela ?

La biodiversité est un sujet plus proche de nous, plus local, mais en même temps beaucoup plus complexe à appréhender que le climat. Cela est lié à son caractère multi forme et à la difficulté de le réduire à un indicateur simple comme celui du degré de réchauffement ou le volume des émissions de GES. Les travaux du GIEC ont permis petit à petit d’établir un consensus scientifique sur les conséquences des dérèglements climatiques, en termes d’évènements extrêmes, de sécheresse, montée du niveau des océans, etc. La traduction de ces données scientifiques en accord international et en actions opérationnelles est plus lente qu’on ne le souhaite, mais les trajectoires à suivre sont explicites et les gouvernements comme les entreprises ont commencé à intégrer ces éléments dans leurs modèles de croissance.

La biodiversité, elle, concerne toutes les espèces et toutes les interactions entre les espèces. Les risques liés à la perte de la biodiversité sont bien réels et multiples : diminution de la qualité et de la quantité des eaux, diminution des espèces qui constituent la nourriture de l’homme, comme les poissons ou les fruits et légumes via la diminution de la pollinisation, moindre résistance aux inondations et au recul du trait de côte, multiplication des zoonoses liées aux trop fréquentes interactions entre l’homme et les espèces sauvages, etc. Et les raisons de la perte de biodiversité sont connues : perte et fragmentation des habitats liés à la progression de la déforestation et à l’urbanisation, pollution des sols et des eaux par les produits chimiques et les plastiques, augmentation des espèces envahissantes liée au commerce international, surexploitation des milieux et des espèces etc.


De plus en plus de scientifiques et d'acteurs engagés soulignent la nécessité de lier climat et biodiversité en rappelant que les deux problématiques sont liées, et dans les deux sens. Or, dans quelques jours va s'amorcer la COP26. Qu'en espérez-vous pour la biodiversité et pour la COP15 ?

Le gouvernement britannique s’est engagé politiquement sur cette COP et c’est en soi une bonne nouvelle. Il a prévu de mettre les questions de nature au centre des évènements de haut niveau. Tout d’abord en prévoyant un évènement sur la forêt au niveau des chefs d’état, qui a conduit à des engagements très forts en faveur des forêts tropicales. Il a aussi prévu une journée entière consacrée à la nature (Nature Day), où les liens entre climat et biodiversité pourront être mis en valeur. C’est bien le signe que la communauté de climat prend conscience peu à peu que non seulement le climat affecte la biodiversité et réciproquement, mais aussi que les solutions pour décarbonner la planète d’ici le milieu du siècle passent par une diminution des émissions du secteur agricole et une absorption du CO2 la plus vaste possible par les forêts. En matière d’adaptation au changement climatique, les solutions fondées sur la nature utilisent les services rendus par les écosystèmes pour produire une réponse efficace et qui apporte des co-bénéfices : par exemple, il vaut mieux laisser des berges d’un fleuve non bétonnées pour absorber l’eau mais aussi y favoriser la biodiversité qui purifie cette eau, que de renforcer des ouvrages en dur. Ces solutions sont encore insuffisamment mises en œuvre et j’espère que Glasgow permettra de réaliser que les deux urgences se renforcent l’une l’autre et doivent être traitées d’une façon intégrée.


J’espère également que ce sera l’occasion de mettre en place des programmes qui « cochent les deux cases ». À titre d’illustration, une reforestation mono espèce peut être utile pour le climat mais néfaste pour la biodiversité. La préservation des forêts n’est pas juste celle d’un poumon ou d’un puit de carbone, mais de tous les organismes qui la composent.


On présente la COP15 sur la biodiversité comme l'équivalent de la COP21 pour le climat à Paris. Au vu de la semaine préparatoire qui a eu lieu en ligne et à Kunming du 11 au 15 octobre dernier et à laquelle vous avez participé pour la France, pouvez-vous citer trois bonnes raisons d'espérer que l'on aboutisse à un accord aussi ambitieux sur la biodiversité en 2022 que sur le climat en 2015 ?

Tout d’abord je voudrais préciser qu’il est beaucoup trop tôt pour savoir si cette négociation sera un succès ou pas et qu’il est difficile de savoir jusqu’à quel point un accord est un succès. L’essentiel réside dans la mise en œuvre. La COP21 a été un beau succès mais la COP26 nous montre bien que 5 ans plus tard, il reste des points à négocier et l’objectif de l’accord de Paris ne sera en voie d’être atteint que si tous les pays du G20 font preuve de d’avantage d’ambition.

Concernant la COP 15, à ce stade, les pays ont commencé à exprimer leurs positions sur un texte, dont l’ambition est raisonnable. Mais la phase de négociation n’a pas commencé.

Ce qui me rend raisonnablement optimiste, c’est que les services rendus par la nature et la biodiversité sont locaux. La biodiversité concerne aussi bien les pays du sud que ceux du nord et la perte de la biodiversité affecte l’ensemble de l’humanité, mais aussi et peut être surtout, les pays où elle a lieu. Et à l’exception de quelques pays qui ne veulent pas entendre parler d’un accord, les lignes de fractures sont moins clivées que pour le sujet du climat.

Le Grand Défi doit permettre de formuler 100 propositions pour décarboner rapidement notre économie et aller vers une régénération de la biodiversité. Selon vous, quels sont les thèmes ou les domaines où l'action des entreprises pourrait faire levier dans le champ de la biodiversité ?

Pour moi, il y a deux grands axes qui permettent de traiter de la biodiversité.

D’une part, la conservation des espèces et des espaces. Il faut identifier et étendre les espaces protégés afin d’y préserver les espèces qui y résident.

Et d’autre part, l’intégration du sujet de la biodiversité dans les chaines de valeur. C’est là que les entreprises peuvent avoir le plus d’influence positive, en s’assurant que leurs activités n’ont pas d’impact négatif, voire ont un impact positif sur la biodiversité. Les chaines de valeur agro-alimentaires sont les premières concernées aussi bien en terme de déforestation importée, à laquelle elles peuvent mettre fin en s’assurant que leur sourcing direct ou indirect n’y contribue pas, qu’en terme d’usage d’intrants et de pesticides qui impactent négativement les sols, les animaux et l’eau et les océans. Mais au-delà, ce sont tous les secteurs qui sont concernés : le textile par exemple et tous les secteurs qui rejettent ou utilisent des matières premières qui ont rejeté des produits toxiques pour la vie des plantes et des animaux au cours de leur processus de production. Enfin, l’usage du plastique est un des sujets qui concerne toutes les entreprises : en supprimant progressivement l’usage des plastiques non recyclables et non recyclés ; et surtout en inventant et utilisant des matériaux alternatifs.

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