Pour permettre à ceux qui ont peur d’oser et à ceux qui rêvent, de passer à l'action !



Emmanuel Delannoy est un spécialiste du lien entreprises-biodiversité et consultant associé de Pikaia. Il commence sa carrière dans les technologies de l’information avant de se consacrer au développement durable en devenant un acteur de transformation des stratégies des organisations vers un modèle durable. Ancien consultant auprès de la Banque mondiale, du CIRAD, des CCI et de nombreuses entreprises, il crée en 2008 l’Institut INSPIRE pour animer et expérimenter une réflexion stratégique sur les modèles économiques innovants, le biomimétisme et la biodiversité.


Les questions d’érosion de la biodiversité semblent aujourd’hui être moins prises en compte par les entreprises que celles liées au dérèglement climatique. D’après vous, d’où vient ce manque de mobilisation ?

Il y a sans doutes plusieurs raisons à cela. Sans chercher à les lister toutes, ni à les hiérarchiser, il y a sans aucun doute le fait que le bouleversement climatique est un sujet largement traité dans les médias grand public et même dans la presse managériale et économique depuis maintenant des décennies. A titre d’illustration, le premier rapport du GIEC a été publié en 1990, alors que le premier rapport de l’IBPES n’a été publié qu’en 2019, soit presque 30 ans plus tard. Le film « Une vérité qui dérange », d’Al Gore, est sorti en 2006, et il n’existe pas à ce jour d’équivalent sur la biodiversité, en tout cas qui ait eu un tel retentissement. Il y a ensuite le fait que le changement climatique, sauf à y mettre vraiment de la mauvaise volonté, c’est assez facile à comprendre. Un indicateur unique, qui s’exprime en Tonnes équivalent Carbone, permet d’en mesurer la cause tandis qu’un autre, les températures moyennes, permet d’en mesurer les effets. Ensuite, pour les entreprises, il y a une rationalité économique évidente : émettre moins de CO2 par unité de valeur, c’est améliorer l’efficience de ses process et de sa chaîne de valeur, donc faire des économies.


A contrario, la biodiversité, c’est plus complexe à appréhender, les liens sont perçus comme plus indirects. Beaucoup de managers et d’entrepreneurs ne voient pas en quoi la biodiversité les concerne, à part bien sûr en tant que citoyen. Il est encore fréquent d’entendre, en toute franchise, quelque chose du genre : « notre entreprise n’est pas concernée : nous n’avons pas d’impact sur la biodiversité ». Il y a aussi le fait que les causes de l’effondrement de la biodiversité sont multiples (L’IPBES en donne 5 principales dans son rapport), et que les impacts sont mesurés localement, de façon très contextualisée selon les milieux ou les espèces considérées. Nous sommes encore loin d’avoir un indicateur unique sur la biodiversité, et je ne suis d’ailleurs pas convaincu que ce soit souhaitable.

Bref : comprendre la crise de la biodiversité suppose d’accepter de regarder en face la complexité du monde vivant avec ses multiples interactions, rétroactions, co-évolutions et interdépendances. On comprend que ça puisse être déstabilisant.

J’ajouterai enfin à tout ce qui précède un facteur en lien avec la formation des « élites » dirigeantes, décideurs publics et privés. Quand vous faites une grande école de commerce, de management ou d’ingénieur, en général, vous n’entendez plus parler de biologie, et encore moins d’écologie, après le Bac. L’essentiel de votre formation supérieure vise à faire de vous un excellent spécialiste, parfois au prix d’un biais « réductionniste », dans une culture de cloisonnement des savoirs. La complexité peut alors être perçue plus comme un élément perturbateur à repousser aux marges, à être considérée comme un « bruit » plus que comme un signal. Vous avez certes, en sus des spécialistes de la finance ou de l’économie, d’excellents mathématiciens, chimistes ou physiciens, à la tête de grandes entreprises. Mais il est plus rare d’y rencontrer des biologistes ou des écologues. Or, s’ancrer dans les réalités du monde suppose d’accepter la complexité comme étant de sa nature même, sans jeu de mot, et donc d’adopter un regard systémique. Comprendre le vivant, la biodiversité si vous préférez, et ses dynamiques de coévolutions et de rétroaction me semble indispensable pour « lire le monde ». A ce titre, l’écologie et la biologie devraient être intégrées dans les troncs communs de toutes les formations supérieures, au même titre que l’anglais ou l’algèbre.

Quels sont les principaux leviers d’action à disposition des entreprises pour se saisir de ces deux grands défis ?

Contrairement à ce que pensent en général ceux qui n’ont pas encore franchi le pas, les entreprises ont de nombreux leviers d’action pour agir. Mais cela suppose un préalable : comprendre et accepter que la biodiversité, (j’y inclus les grands cycles écologiques planétaires qui régulent le climat) ne doit pas être vue non comme le réceptacle passif de nos externalités, mais comme un capital stratégique vital pour elles. Un capital ? Oui, mais un capital bien particulier : non appropriable, c’est un bien commun. Il doit donc être géré, préservé et restauré si besoin, mais en commun. L’entreprise ne peut agir seule. A chacune d’identifier ses parties prenantes, partenaires clés et coéquipiers dans cette nouvelle aventure. Pas de panique toutefois : on apprend en marchant, on intègre de nouveaux équipiers en chemin, on avance, on évalue, on partage et on progresse ensemble. Il faut donc, après avoir fait le premier pas qui consiste à changer de lunettes pour chausser celles de la systémique, apprendre à coopérer et à partager la décision. Bien loin d’être un fardeau, cette nouvelle approche permet, grâce au croisement des regards, au renforcement de la capacité à coopérer et à l’intégration de nouvelles compétences, de progresser plus vite, d’innover plus radicalement et de s’adapter avec plus d’aisance aux changements nécessaires.

Ce premier pas fait, et pour ne pas rentrer trop dans les détails, il est vital de proscrire tout cloisonnement. Agir pour la biodiversité (et donc pour le climat, car ça marche dans ce sens, pas dans le sens inverse) n’est pas quelque chose qu’on fait « en plus » ou « à côté » de ce qu’on fait déjà. C’est le cœur de métier de l’entreprise qui est questionné, sa « raison d’être » si vous préférez. C’est sur l’ensemble de la chaine de valeur, des processus et du modèle économique qu’il faut travailler car c’est à ce prix que les impacts bénéfiques seront atteints. Mais pas de panique là non plus : adoptez la sagesse du permaculteur pour réconcilier temps court et temps long, préparez demain et vous récolterez les fruits dès aujourd’hui. Apprendre en avançant, expérimenter, partager les savoirs, les réussites mais aussi les échecs en toute transparence, vous permettront de monter en confiance et en autonomie plus vite que vous ne l’imaginez !

Vous êtes signataire de notre Tribune parue dans Les Echos. Pour vous, le Grand défi sera une réussite si…

Le Grand Défi sera une réussite s’il permet à de nombreux entrepreneurs de sortir de la roue du hamster pour se libérer de l’angoisse du court terme dans lequel la quête sans trêve de compétitivité et de croissance les enferme.

Il sera une réussite s’il leur permet de prendre conscience du pouvoir d’agir qui est le leur en mobilisant les leviers qu’ils ont à portée de main.

Il sera une réussite s’il leur permet de réaliser à quel point ils sont nombreux à vouloir sincèrement, mais sans oser jusqu’ici, franchir le pas qui fera d’eux les pionniers d’une nouvelle prospérité. Il sera enfin une réussite s’il permet à ceux qui se taisent de sortir du bois, à ceux qui ont peur d’oser et à ceux qui rêvent, de passer à l’action.

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